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mardi 1 janvier 2013

French army at Ravenna, 1512


Voici une tentative de reconstitution de l'armée française à Ravenne, en se basant sur Giucciardini, G. Berville / J. de Mailles et le maréchal de Florange :

Here is an attempt to reconstitue de French army at Ravenna, based on Giucciardini, G. Berville / J. de Mailles and Marshal Florange :


Les effectifs des compagnies d'ordonnance et de gens de pied sont des estimations.
The number of foot, men at arms and archers in companies are estimates.


1- Avant-Garde commandée par le duc de Ferrare et Jacques Chabannes, seigneur de La Palisse :

Compagnies d’ordonnance : 700 hommes d’armes en 7 compagnies sous le duc de Ferrare

- Compagnie du duc de Ferrare : 100 hommes d’armes et 200 archers, Piémontais ;
- Compagnie de La Palisse : 100 hommes d’armes et 200 archers, Français ;
- Compagnie de Louis de Brézé, grand sénéchal de Normandie : 100 hommes d’armes et 200 archers ;
- Compagnie de Pierre d’Urfé, grand écuyer de France et Grand Baillis de Forez (mort en 1508 ; son fils se nomme Claude d’Urfé) : 100 hommes d’armes et 200 archers ;
- Compagnie d’Adrien de Brimeu (1471-1515), comte de Meghem, seigneur d’Humbercourt (ou Imbercourt) : 100 hommes d’armes et 200 archers, Picards (note : en réalité, Adrien de Brimeu, seigneur d’Humbercourt aurait succédé à Pierre d’Urfé à la tête de cette compagnie ; Pierre d’Urfé ne semble plus être à la tête de cette compagnie à partir de 1506) ;
- Compagnie de Theodore de Trivulce, marquis de Pizzighettone : 100 hommes d’armes et 200 archers, Lombards ;
- Compagnie du seigneur de La Crote : 100 hommes d’armes et 200 archers, Manceaux ;

Gens de pied :
- Lansquenets de Jacobs de Emps : 5000 gens de pied.

Artillerie devant l’infanterie allemande.

2- Bataille

Compagnies d’ordonnance : 600 lances d’après Giucciardini sous La Palisse et le cardinal San-Severino (placées derrière le corps de bataille d’infanterie d’après Giucciardini)

- Gentilshommes et pensionnaires du roi : 200 hommes d’armse (le duc de Longuevile est capitaine de la première compagnie de 100 hommes ; Louis de Brézé, comte de Maulevrier, grand sénéchal de Normandie, est capitaine de la seconde compagnie de 100 hommes d’armes) ;
- Archers de la Garde, commandés par Crussol : 200 archers de la Garde ;
- Compagnie de Robert de la Mark (ou la Marche), seigneur de Sedan, menée par le comte d’Estoge, dont la devise était blanc et noir : 100 hommes d’armes et 200 archers ;
- Compagnie de Galeas de San Severino, 100 hommes d’armes et 200 archers, Milanais ;
- Compagnie du seigneur d’Aubigny : 100 hommes d’armes et 200 archers ;
- Compagnie du seigneur de Montoison (ou Montoyson), 50 hommes d’armes et 100 archers ou 100 hommes d’armes et 200 archers (Philibert de Clermont-Montoison ou Aimar-Antoine de Clermont, seigneur de Montoison, tous deux capitaines d’une compagnie) ;
- Compagnie du baron de Biare (ou de Biard ou de Beard) : 100 hommes d’armes et 200 archers ;
- Compagnie de Fonterège (? ou Fontrailles ?)

Gens de pied : 8000 hommes dont 2000 gascons (9000 hommes dont 3000 gascons d’après Giucciardini)
- Compagnie du capitaine Molard (Soffrey Alleman) : 2000 gens de pied, Dauphinois ;
- Compagnie de Maugiron* : 1000 gens de pied, Dauphinois ;
- Compagnie de Bonnet (ou Bonivet) : 1000 gens de pied, Picards ;
- Compagnie de Grandmont : 1000 gens de pied, Picards ;
- Compagnie de Bardassan : 1000 gens de pied (Gascons ?) ;
- Compagnie d’Odet d’Aydie*, seigneur de Lautrec : 1000 gens de pied, Gascons (arbalétriers) ;
- Compagnie du cadet de Duras* : 1000 gens de pied, Gascons (arbalétriers) ;

* Maugiron, Odet d’Aydie, seigneur de Lautrec et Duras étaient aussi capitaines d’une compagnie de gendarmes : il est possible que leurs compagnies soient présentes à Ravenne.

Florange cite, pour l’infanterie, monsieur de Mollart, capitaine général des gens de pied aventuriers, monsieur de Bonivet, Maugiron, le capitaine Georges (Borget) Richebourg, Maullevrier, Grant Jehan le Picart (capitaine de lansquenets), monsieur de Moncaure qui menait les Picards ; les capitaines des lansquenets : le capitaine Jacob Sevemus, 3000 lansquenets ; le capitaine Philippe, 3000 ; le capitaine Fabien (de Schlabersdorf), 2000, qui était le plus grand homme et le plus puissant que je vis jamais, et quelque bande d’Espagnols et Italiens qui étaient avec eux.

3- Arrière-garde

Compagnies d’ordonnance : 400 hommes d’armes en 4 compagnies sous le seigneur d’Alègre (placés sur le bord de la rivière du côté de Ravenne selon Giucciardini)

- Compagnie de Gaston de Foix, duc de Nemours, 100 hommes d’armes et 200 archers ;
- Compagnie du seigneur d’Alègre (Yves d’Alègre, mort à Ravenne) : 100 hommes d’armes et 200 archers ;
- Compagnie de Louis d’Ars, dit le chevalier blanc parce qu’il portait toujours des armes de cette couleur : 100 hommes d’armes et 200 archers, Dauphinois ;
- Compagnie du duc Antoine de Lorraine dont le capitaine est Bayard, 100 hommes d’armes et 200 archers ; 
- (Compagnie de Bayart : 30 hommes d’armes et 60 archers) ?
- Le bâtard du Fay avec tous les guidons et les archers des compagnies d’ordonnance.

Gens de pied italiens : 4000 hommes (5000 hommes d’après Giucciardini) sous Frédéric de Bozzole
- Compagnie de Nicolo Scot : 1500 gens de pied (?) ;
- Compagnie de Francisco Scoy : 1500 gens de pied (?) ;
- Compagnie du marquis de Malepino : 1000 gens de pied (?) ;


Fleurange liste aussi les capitaines suivants : Lautrec (Odet de Foix), Crussol, La Palice et Louis d’Ars. Et plus loin : monsieur de Lautrec (Odet de Foix), monsieur de la Palice, le duc de Ferrare, monsieur d’Alègre, monsieur d’Imbercourt, Fonterège, le baron de Biare, le comte d’Estoge qui menait la compagnie de monsieur de Sedan (La Marck ou La Marche), le grand écuyer de France, Galeas seigneur Saint-Séverin, monsieur de Bayart, monsieur de Crussol qui menait 200 archers de la garde du Roi, monsieur de Montoyson, monsieur d’Aubigny et plusieurs autres, tant Français qu’Italiens, gentils compagnons qui vous seraient trop long de les vous nommer.

Selon Giucciardini : 
- 1600 lances, en comptant les 200 gentilshommes dont nous avons parlé (soit 14 compagnies). Cette armée devait être jointe par le duc de Ferrare avec 100 hommes d’armes, 200 chevau-légers et une grande quantité d’excellente artillerie (ce qui porte le total à 15 compagnies d’hommes d’armes).

Ravenna (11 april 1512) according to Giucciardini




La bataille de Ravenne selon Giucciardini :
Here is the account of the battle of Ravenne according to Giucciardini (in french) :


« Gaston s’avança à San-Giorgio dans le Bolonais, où il reçut 3000 hommes de pied gascons, 1000 aventuriers et 1000 Picards, infanterie d’élite et fort estimée en France. Ainsi son armée était composée de 5000 lansquenets, 5000 hommes de pied gascons et 8000 en partie italiens et en partie français, et de 1600 lances, en comptant les 200 gentilshommes dont nous avons parlé. Cette armée devait être jointe par le duc de Ferrare avec 100 hommes d’armes, 200 chevau-légers et une grande quantité d’excellente artillerie ; Gaston avait été obligé de laisser la sienne à final à cause des mauvais chemins. (…)
Gaston marcha aux ennemis, brûlant d’envie de les combattre, tant pour obéir aux ordres du roi qui l’en pressait sans cesse, que pour exercer son courage et contenter son amour pour la gloire, passion qui s’était beaucoup accrue par ses heureux succès ; mais cette ardeur ne le rendit pas téméraire, et il ne s’approcha du camp des confédérés qu’avec beaucoup de précaution ; son dessein était ou de les attirer dans un terrain où il pût combattre sans désavantage, ou de les forcer à en venir aux mains en leur coupant les vivres.
Mais les ennemis étaient bien éloignés d’engager une action décisive. leur armée, depuis que les troupes du duc d’Urbin s’étaient retirés à l’occasion de certaine brouillerie, ne consistait qu’en 1400 gendarmes, 1000 chevau-légers, 7000 hommes d’infanterie espagnole, et 3000 italiens de nouvelle milice ; c’est pourquoi, voyant les Français si supérieurs par leur nombre et par la bonté de leur cavalerie, ils n’avaient garde de hasarder une bataille dans un terrain où l’avantage fût égal. Ils voulaient au moins attendre l’arrivée des 6000 Suisses que les Cantons leur avaient accordés, et dont la solde, à laquelle le pape et les Vénitiens devaient contribuer, se négociait en ce moment à Venise (…).
Gaston (…) y demeura quatre jours en attendant de Ferrare 12 canons et 12 autres pièces plus petites. (…)
Les Espagnols envoient envoient à Ravenne Marc-Antoine Colonna avec sa compagnie de 60 hommes d’armes, Pierre de Castro avec 100 chevau-légers, Salazar et Parades avec 600 fantassins espagnols.
Ensuite Gaston s’approcha de Ravenne, et le lendemain il campa auprès des murs, entre les deux rivières au milieu desquelles cette ville était située. ces deux rivières, dont l’une est le Ronco (…). L’armée française était entre ces deux rivières, ayant en tête la porte Adriana, qui est presque contiguë au rivage de Montone.
Gaston fit aussitôt dresser deux batteries, l’une contre la tour Roncona, qui est entre la porte Adriana et le Ronco, et l’autre au-delà du Montone, sur lequel il fit jeter un pont pour faire passer une partie de son armée ; il pressa les canonniers avec beaucoup de vivacité, dans la résolution de donner l’assaut avant l’arrivée des ennemis qu’il savait être en marche. (…)
Voulant les piquer d’émulation, il forma trois bataillons séparés d’Allemands, d’Italiens et de Français, et il choisit dans chaque compagnie de gendarmerie 10 hommes d’élite auxquels il fit prendre les armes dont ils se servent à cheval et il les mit à la tête de l’infanterie. (…)
Mais les alliés ne sentirent pas leur avantage ; ils craignaient d’être forcés à combattre en rase campagne dans leur marche, et jugeant que l’approche seule de l’armée mettrait Ravenne en sûreté, parce que Gaston  n’oserait y donner l’assaut en leur présence, ils s'arrêtèrent à Mulinaccio, à trois mille de Ravenne, et ils employèrent le reste du jour et la nuit suivante à creuser à la tête de leur camp un fossé aussi large et aussi profond que le temps put le leur permettre.
Les Français de leur côté délibérèrent de ce qu’ils feraient, et les sentiments furent partagés dans le conseil. (…) Dans cette incertitude, Gaston préféra attaquer les ennemis dès la pointe du jour comme le parti le plus glorieux et le plus sûr.
Suivant cette résolution on travailla à aplanir les bords du Ronco pendant la nuit ; à la pointe du jour (le 11 avril) les lansquenets traversèrent cette rivière sur un pont qu’on y avait jeté, mais presque tout le reste de l’infanterie de l’avant-garde et du corps de bataille la passa à gué. 400 lances de l’arrière-garde restèrent sur le bord de la rivière du côté de Ravenne, avec d’Alègre qui les commandait. Il avait ordre de joindre l’armée en cas de besoin et devait s’opposer aux sorties des assiégés. Pâris l’Escot fut chargé de garder avec 1000 fantassins l’autre pont que l’on avait fait sur le Montone.
Après le passage de la rivière, Gaston rangea son avant-garde sur le bord du Ronco qu’elle avait à sa droite. Ce premier corps où commandait le duc de Ferrare était composé de 700 lances et de l’infanterie allemande, placée à la gauche de cette cavalerie. À côté de l’avant-garde, qui avait l’artillerie devant elle, le général posta l’infanterie de la bataille, consistant en 8000 hommes, partie Gascons, partie Picards. Ensuite, en s’éloignant toujours de la rivière, il forma son arrière-garde (ultimo squadrone) de 5000 hommes de pied italiens conduits par Frédéric de Bozzole ; car quoiqu’en passant à Bologne on eut retiré toute la garnison, cette infanterie ne s’élevait qu’à ce nombre, beaucoup de soldats ayant déserté faute de paiement. Il mit à la gauche des Italiens tous les archers et les chevau-légers, dont le nombre montait à plus de 3000. Après cette ligne, qui s’arrondissait en croissant, il disposa plus près du bord de la rivière 600 lances derrière le corps de bataille, sous les ordres de la Palice et du cardinal de San-Severino, légat du concile ; ce légat, qui était d’une taille avantageuse et qui avait l’air martial, était armé de pied en cap, faisant plutôt office d’un capitaine que d’un cardinal et d’un légat. Gaston ne se réserva aucun poste particulier ; mais ayant choisi dans toute l’armée 30 des plus braves gentilshommes pour l’accompagner, il se réserva la liberté de se porter et de donner ses ordres partout. Il était facile de le reconnaître à ses armes éclatantes. Après avoir rangé son armée en bataille, il monta sur la chaussée de la rivière, d’où il anima ses soldats avec une éloquence peu ordinaire aux guerriers ; son visage riant, ses yeux pleins de feu et sa contenance noble et assurée ajoutaient encore à ses paroles. (…)
L’armée ne répondit à ce discours que par des cris de joie mêlés au son des trompettes et au bruit des tambours. On marcha d’abord au camp des ennemis qui n’était pas à deux milles de l’endroit où l’on avait passé la rivière. Ils s’étaient étendus le long du rivage à leur main gauche, ayant devant eux le fossé dont nous avons parlé, qui tournant à droite environnant tout leur camp, à l’exception d’un espace de quarante pieds qu’ils avaient laissé ouvert à la tête des retranchements afin de donner une libre sortie à la cavalerie.
À la première nouvelle que les Français commençaient à passer la rivière, les confédérés s’étaient mis en bataille dans l’ordre suivant : Fabrice Colonna, à la tête de l’avant-garde, composée de 800 gens d’armes et de 6000 hommes d’infanterie, s’étendait le long de la rivière, sa cavalerie ayant les lances françaises à l’opposé. Derrière l’avant-garde, toujours en côtoyant la rivière, venait le corps de bataille de 600 hommes d’armes, sous les ordres du vice-roi, secondé par le marquis della Palude. Ce fut là que le cardinal de Médicis, presque aveugle de naissance et recommandable par sa douceur, jugea à propos de se placer en habit de paix, bien différent en cela, comme en toute autre chose, du cardinal San-Severino ; cette cavalerie avait à sa droite un bataillon de 4000 fantassins. Enfin suivait l’arrière-garde, composée de 400 hommes d’armes et de 4000 hommes d’infanterie, sous les ordres de Carvajal, officier espagnol. Les chevau-légers (1000 ?) conduits par Ferdinand d’Avalos, marquis de Pescaire, encore jeune mais de grande espérance, furent mis à l’aile droite pour voler où le secours serait nécessaire. L’artillerie marchait devant les gens d’armes, et Pierre Navarro, qui, ayant pris avec lui 500 hommes de pied seulement, ne s’était choisi aucun poste particulier, avait placé à la tête de l’infanterie 30 chariots, semblable aux chars armés de faux en usage chez les anciens, et qu’il avait chargés de petites pièces de campagne et armés d’un long épieu pour mieux soutenir le choc des Français.
Les Espagnols ainsi rangés attendirent derrière le fossé qu’on vint les attaquer, prenant en cela un fort mauvais parti. Fabrice Colonna avait voulu charger les Français lorsqu’ils commencèrent à passer la rivière, parce que les alliés auraient eu, à n’avoir affaire qu’à une partie des ennemis, beaucoup plus d’avantage qu’ils ne pouvaient en retirer du petit fossé qui les séparait quand il faudrait soutenir l’attaque de toute l’armée ; mais l’avis de Pierre Navarro, l’oracle du vice-roi, prévalut, et rien ne s’opposa au passage des Français.
Leur armée s’étant approchée environ à 200 pas du fossé, et voyant les ennemis obstinés à demeurer dans leurs retranchements, elle fit halte pour ne pas donner aux alliés l’avantage qu’elle voulait avoir ; ainsi les deux armées restèrent en présence pendant plus de deux heures sans faire autre chose que de se canonner de part et d’autre. L’infanterie française fut fort maltraitée à cause de la disposition avantageuse que Navarro avait faite de l’artillerie. Pendant ce temps là, le duc de Ferrare, ayant fait conduire une partie du canon des Français avec beaucoup de diligence par derrière l’armée, le plaça à la pointe de leur aile gauche, à l’endroit où étaient les archers ; cette pointe, attendu que l’armée était disposée en croissant, débordait de beaucoup sur le flanc des ennemis. de là il se mit à faire un feu si terrible qu’il écrasait des rangs entiers d’Espagnols, et surtout leur cavalerie. Navarro fit retirer l’infanterie plus bas, à côté de la levée, et lui fit mettre ventre à terre. Fabrice criait de toute sa force et envoyait courriers sur courriers dire au vice-roi qu’il fallait sortir et marcher aux ennemis, plutôt que d’être mis en pièces par le canon ; mais Navarro, opiniâtre dans son sentiment, s’y opposa toujours, par une pernicieuse ambition. Il supposait que l’infanterie espagnole seule remporterait la victoire quand même tout le reste périrait, et sur ce principe il comptait que, plus l’armée serait maltraitée, plus il aurait de gloire à vaincre. Cependant le canon avait fait un si grand ravage parmi les gens d’armes et les chevau-légers qu’ils ne pouvaient plus tenir dans leur poste ; on voyait à tout moment tomber par terre hommes et chevaux, et voler des têtes et des bras ; l’horreur de ce spectacle était redoublé par des cris affreux.
Alors Fabrice s’écria : « Périrons-nous sans tirer l’épée par l’opiniâtreté et la malice d’un Maranne ? L’armée se verre t-elle mettre en pièce sans pouvoir venger sa perte sur un seul ennemi ∞ Où est donc le souvenir de nos victoires contre les Français ? Et l’honneur de  l’Espagne et de l’Italie sera t-il sacrifié à un Navarro ? » À ces mots, sans attendre l’ordre du vice-roi, il sort du camp avec ses gens d’armes, et toute la cavalerie le suit. Navarro fut donc contraint de donner le signal à l’infanterie, qui, se relevant fièrement, engagea le combat avec l’infanterie allemande qui s’était avancée de son côté.
La mêlée étant devenue générale, il s’engagea l’une des plus cruelles batailles qu’on eût vue en Italie depuis longtemps ; car la journée du Taro n’avait été, à proprement parler, qu’un rude choc de lances ; les combats du royaume de Naples furent plutôt des coups de main que des batailles, et à la Ghiara-d’Adda (Agnadel) il n’y eut que la moindre partie de l’armée vénitienne qui combattit. Mais ici l’action fut générale ; elle se passa en rase campagne, sans nul embarras d’eaux ni de retranchements, et les deux armées s’acharnèrent opiniâtrement l’une contre l’autre pour vaincre ou pour mourir, animées par la gloire et par la haine nationale. Il y eut même un combat particulier entre deux capitaines, l’un allemand, nommé Jacques Empser, et l’autre espagnol, nommé Zamudio. Ces deux braves s’étant fait un défi à la tête de leurs escadrons, la victoire favorisa l’Espagnol, qui tua son ennemi.
La cavalerie de la ligue, inférieure par elle-même à celle des Français, avait d’ailleurs été fort maltraitée par le canon. Ainsi, après avoir fait des prodiges de valeur et se voyant prise en flanc par Yves d’Alègre à la tête des lances de réserve et des 1000 fantassins laissés au pont du Montone que la Palice avait fait avancer, elle se mit en fuite, dans l’impossibilité de résister plus longtemps, Fabrice Colonna ayant été pris. les chefs furent les premiers à lui donner l’exemple ; car le vice-roi et Carvajal, sans tenter de rétablir le combat avec leurs gens d’armes, s’enfuirent et furent suivis de presque toute l’arrière-garde. Antoine de Lève s’enfuit avec eux. Cet homme, alors confondu dans la foule, passant dans la suite par tous les grades militaires, devint un grand capitaine.
Les chevau-légers avaient déjà été taillés en pièces et le marquis de Pescaire (Pescaro), leur chef, fait prisonnier, tout couvert de blessures et de sang (le marquis de Pescaire et della Palude furent défaits et pris par Bayard et louis d’Ars). Le marquis della Palude, qui avait mené le corps de bataille au combat par un terrain plein de fossés et de ronces, ce qui l’avait mis en grand désordre, avait aussi été pris, et la terre était couverte d’hommes et de chevaux morts ou mourants.
L’infanterie espagnole, quoique abandonnée par la cavalerie, ne laissait pas de soutenir le combat avec beaucoup de valeur. Elle avait été mise en désordre par le premier choc des piques allemandes ; mais s’étant avancée sur eux à la longueur de l’épée, et plusieurs Espagnols, le poignard à la main, s’étant glissés à la faveur de leurs écus entre les jambes des Allemands, en firent un horrible carnage et pénétrèrent jusqu’au centre de leur bataillon.
D’un autre côté les fantassins gascons, s’étant saisis du chemin qui est entre la rivière et la levée, avaient attaqué l’infanterie italienne qui, quoique maltraitée d’abord par l’artillerie, commençait à se rétablir lorsque Yves d’Alègre fondit sur elle à la tête de son escadron. La fortune trahit en cette occasion la valeur de ce capitaine. Il vit tuer son fils, et ne pouvant survivre à la douleur, il s’élança dans le fort de la mêlée où, après avoir combattu en désespéré et jonché la terre d’ennemis, il périt lui-même. L’infanterie italienne, ne pouvant résister à tant de troupes, pliait lorsqu’une partie de l’infanterie espagnole accourut à son secours et la rétablit. Cependant les lansquenets, extrêmement pressés par les Espagnols, ne se défendaient qu’avec peine ; mais Gaston, ayant mis en fuite toute la cavalerie, vint les soutenir avec un nombreux escadron. Alors les Espagnols se retirèrent, mais sans fuir et en bon ordre, par le chemin qui est entre la rivière et la levée, en marchant au petit pas et fort serrés, ils repoussaient les français qui voulaient les entamer dans leur retraite, et s’éloignèrent ainsi peu à peu. À l’égard de Pïerre Navarro, qui était au désespoir et qui aimait mieux mourir que de se sauver, il ne voulut point quitter le champ de bataille, où il fut fait prisonnier.
Gaston, ne pouvant souffrir que ces Espagnols se retirassent en aussi bon ordre que s’ils eussent été vainqueurs, et croyant sa victoire imparfaite s’il ne les taillait en pièces, fondit avec impétuosité sur eux à la tête d’un escadron de cavalerie et chargea avec furie les derniers rangs ; mais ayant été enveloppé et renversé de son cheval, ou, comme d’autres le disent, son cheval ayant été tué sous lui, il fut abattu à coups de piques.
Ainsi périt Gaston de Foix, et si l’on doit souhaiter de mourir, comme on le croit, sa mort est une des plus heureuses après une si belle victoire. Il était fort jeune (23 ans), mais il s’était déjà couvert d’une gloire immortelle par tant de succès poussés avec un courage et une rapidité incroyable (il fut surnommé le Foudre d’Italie) dans l’espace d’environ trois mois. Lautrec (cousin germain de Gaston) fut trouvé demi-mort auprès de lui et blessé en vingt endroits ; mais ayant été transporté à Ferrare, il guérit de ses blessures.
La mort de Gaston fut cause du salut de l’infanterie espagnole. Tout le reste de l’armée des alliés fut dissipé et mis en déroute ; leurs bagages, leurs drapeaux et leur artillerie demeurèrent aux Français. le légat du pape fut fait prisonnier, et Frédéric de Bozzole, l’ayant tiré des mains des Albanais, le présenta au légat du concile. Fabrice Colonna, Pierre Navarro, les marquis della Pallude, de Bitonto et de Pescaire, et plusieurs autres seigneurs, barons et gentilshommes de marque, Espagnols ou du royaume de Naples, furent aussi faits prisonniers.
Il n’y a rien pour l’ordinaire de plus incertain que le nombre des morts dans les batailles, mais l’opinion la plus commune est qu’il y en eut au moins dix mille dans celle-ci, savoir un tiers du côté des Français et le reste de côté des confédérés. (…) »

vendredi 28 décembre 2012

Ravenne, 11 avril/april 1512

Here is an account of the battle of Ravenne (in french) according to G. de Berville (History of Pierre Terrail, lord of Bayard) :
See also a spanish account on the Tercios de Flandes' blog here



Histoire de Pierre Terrail, seigneur de Bayard (par G. de Berville) :
Au commencement de l’année 1510, Louis XII cédant aux prières de son neveu, Gaston de Foix, duc de Nemours, l’envoya faire ses premières armes en Italie, sous la conduite du sage et vaillant capitaine Louis d’Ars. Ce jeune prince honora du meilleur accueil les seigneurs français, et distingua surtout le Bon Chevalier sans peur et sans reproche, qu’en sa qualité de gouverneur du Dauphiné il connaissait particulièrement. Bayard éprouva la plus vive satisfaction à revoir son premier capitaine, et Louis d’Ars à retrouver son élève et son ami, grandi en gloire et en réputation. Son cousin, Soffrey Alleman de Molard, arriva quelques temps après avec la bande de 2000 gens de pied dauphinois que Louis XII, jaloux d’affranchir son royaume du tribut onéreux qu’il payait aux Suisses, avait confiés à l’expérience de ce brave capitaine. l’infanterie française n’avait été jusqu’alors composée que de « rustres, gens de sac et de corde ,» rassemblés au commencement, et licenciés à la fin de chaque campagne. la bande du capitaine Molard fut le premier corps national payé et entretenu sous les drapeaux, en paix comme en guerre. Louis s’appliquait à relever le service de l’infanterie, dont les Suisses avaient fait reconnaître la supériorité dans les guerres d’Italie, et que, par un ancien préjugé, la noblesse française regardait encore comme au-dessous d’elle. (…)
L’armée venue et campée devant Montselles, on commença à battre la place. Elle fut canonnée cinq jours de suite sans aucun fruit ; et si les gens qui la gardaient avaient eu autant de prudence que de valeur, elle eût arrêté l’armée fort longtemps ; mais les assiégés faisaient souvent des sorties, et les bons succès qu’ils eurent dans les premières, les rendirent plus audacieux et moins circonspects dans les suivantes. Les aventuriers de Molart allèrent un jour en plein midi les insulter ayant à leur tête le Baron de Montfaucon. Ils l’avaient déjà fait d’autres fois et ils avaient toujours été repoussés vigoureusement ; mais à ce dernier coup, les assiégés les repoussèrent si loin que la fatigue les rendit trop faible pour le retour. Les aventuriers s’en apercevant, retournèrent à la charge, et les chassèrent si vivement qu’ils entrèrent pêle-mêle dans la place. tout ce que purent faire ceux qui la gardaient, fut de se jeter et s’enfermer tous dans une tour pour se défendre ou composer ; mais les aventuriers impatients de les avoir et de butiner, mirent le feu à la tour, où la plupart se laissèrent brûler plutôt que de se rendre. d’autres voulurent se sauver en sautant par les créneaux, mais les barbares aventuriers les reçurent sur leurs piques, et très peu sauvèrent leur vie. les Français ne perdirent à cette action qu’un gentilhomme nommé Camican. le baron de Montfaucon y fut dangereusement blessé, mais il guérit enfin avec beaucoup de temps et de peine. (…)
(1512, siège de Brescia) Notre armée (commandée par Gaston de Foix, duc de Nemours) était de 6000 lansquenets, 8000 piétons français et 1300 lances (soit 3900 chevaux). (…) Le lendemain de la prise de la ville : Le lendemain Gaston entra de bonne heure dans le château avec toute son armée, et assembla tous ses capitaines en conseil de guerre. Il y fut conclu que l’affaire serait donnée le lendemain matin à huit heures ; que le seigneur d’Alègre avec 300 hommes d’armes à cheval garderait la porte de saint-Jean, pour empêcher que personne ne sortit de la ville. C’était la seule que les ennemis n’eussent point murée ; que le capitaine Mollart avec ses aventuriers conduirait la première pointe, précédé néanmoins de Herigoye et de ses gens pour escarmoucher ; qu’avec ces fantassins marcheraient à pied 150 hommes d’armes pour les soutenir. Et comme cette conclusion fut prise sur l’avis de Bayard, et que le péril de cette attaque était évident, il s’offrit à y conduire sa compagnie ; et que le capitaine Jacob marcherait ensuite avec ses 2000 lansquenets, les capitaines Bonet, Maugiron, le bâtard de Cleves avec leurs bandes ; et que toute cette infanterie aurait à ses côtés la gendarmerie à pied, l’armet en tête, et la cuirasse sur le dos. l’éclat d’un coup de canon blessa la Palisse à la tête ce soir-là, et l’empêcha d’être de l’assaut. (…)
Nos gens marchèrent comme on était convenu le jour précédent. Herigoye avec ses gens, Molart avec ses bandes, et sur leurs ailes le chevalier sans peur avec toute sa compagnie s’approchèrent du premier rempart, derrière lequel étaient les ennemis, et essuyèrent le feu de leur artillerie et de leurs arquebuses. Après avoir vigoureusement combattu de part et d’autre, les Vénitiens reculèrent un peu ; Bayard cria, dedans, mes compagnons, ils sont à nous ; et à l’instant il entra le premier, passa le rempart, et fut suivi par 1000 autres. Enfin ils emportèrent le premier fort ; mais notre chevalier y fut blessé dans le haut de la cuisse d’un coup de lance… Il dit à son ami Molart : compagnon, faites marcher vos gens, et ne vous mettez point en peine de moi. Il retint seulement deux archers qui le tirèrent un peu à l’écart en attendant mieux. (…) Molart devenu furieux de la perte de son ami (car il le crut mort) redouble de forces, et pousse les ennemis ; et secondé par ses gens et par les gendarmes de Bayard, il avance toujours et fait place aux autre troupes qui le suivent. A mesure qu’elles arrivent, la nouvelle de Bayard semble leur inspirer une espèce de fureur : Gaston même en l’apprenant en est irrité : Vengeons sur ces vilains, dit-il, la perte du plus parfait chevalier qui fût au monde.
(…) Nos gens entrèrent pêle-mêle avec eux, les chassant toujours jusqu’au milieu de la place. Là il fallut livrer un nouveau combat. Nos gens y trouvèrent la gendarmerie vénitienne et leurs chevaux légers à cheval, et leur infanterie bien rangée. le capitaine Bonet sort de sa troupe la longueur d’une pique, et charge les ennemis ; sa troupe le suit et fait merveille ; les lansquenets et nos aventuriers poussent vigoureusement, percent les bataillons, et tuent tout ce qui s’oppose à leur passage. (…)
(1512 - Bataille de Ravenne) Ce jour-là même après dîner le duc de Nemours assembla tous les capitaines chez lui (…). Dès le soir on dresserait un pont de bateaux pour passer l’infanterie et les canons de bon matin ; que les lansquenets et les gens de pied de Molart, Bonnet, Maugiron, Grandmont, Bardassan et autres capitaines de nos vieilles bandes marcheraient tous en corps au nombre de 6000 ; que les 2000 gascons du capitaine Odet d’Aydie et du cadet de Duras se posteraient à leurs côtés, et que tous ensemble seraient à la portée du canon des ennemis, notre artillerie devant eux, avec laquelle ils tâcheraient de les déloger ; qu’à leurs côtés seraient le duc de Ferrare et La Palisse chefs de l’avant-garde avec leurs gendarmes ; Louis de Brézé grand sénéchal de Normandie, Pierre d’Urfé grand écuyer, Humbercourt, Adrien de Brimeu, la Crote et Theodore Trivulce, qui faisaient en tous 800 hommes d’armes ; qu’au dessus d’eux, vis à vis serait posté le duc (de Nemours) avec sa compagnie d’ordonnance et auprès de lui le seigneur d’Alègre, le capitaine Louis d’Ars, Bayard etc. avec 500 hommes d’armes ; que les 4000 fantassins italiens commandés par les comtes Nicole et Francisque Scot, le marquis de Malépine et autres demeureraient au deçà du pont pour arrêter ceux qui pourraient sortir de Ravenne ; et que le bâtard du Fay déclaré chef de tous les Guidons (et archers) garderait, au pont au delà jusqu’à ce qu’il fut mandé.
On marcha le lendemain matin comme il avait été ordonné. Déjà les lansquenets occupaient le pont et passaient lorsque le courageux Molart, ennuyé d’attendre si longtemps, et désirant l’honneur de passer le premier, dit à ses soldats : comment, compagnons, nous sera t-il reproché que les lansquenets soient passés du côté des ennemis avant nous ; et à l’instant il se jette dans l’eau chaussé et vêtu comme il était, et passe l’autre rive du Ronco suivi de tous ses braves aventuriers, avant que la moitié des lansquenets ne fussent passés. Pendant que l’infanterie passait de cette sorte, Gaston accompagné de 20 seigneurs, Lautrec, d’Alègre, Bayard et autres se promenaient à cheval sur le bord de la rivière, vis à vis de plusieurs Espagnols qui faisaient de même de l’autre côté. Gaston se  pouvait reconnaître facilement parmi les autres par la beauté et la splendeur de ses armes et de sa veste. Il était armé de toutes pièces, excepté de l’armet, et par dessus il avait une veste richement brodée aux armes de Navarre et de Foix. il avait un air riant, les yeux plein de feux, et quasi étincelant de joie. Quand il fut dans un certain endroit de sa promenade, il dit à Bayard : nous sommes ici en belle butte, des arquebusiers cachés à l’autre bord nous choisirons à leur aise. Bayard s’avança trente pas, et dit aux Espagnols qui étaient à cheval de l’autre côté : Messieurs, vous vous promenez comme nous en attendant que le beau jeu commence : je vous prie que l’on ne tire point de coups d’arquebuse de votre côté, et l’on ne vous en tirera point du nôtre. Pedro Dupas chez de tous les génétaires prit la parole, se nomma, et demanda le nom de celui qui parlait, qui ne manqua pas de le dire ; et Dupas ravi de voir Bayard qu’il estimait, lui fit des compliments d’honnêteté, d’estime et d’amitié, auxquels le chevalier ne manqua pas de répondre. (…)
En marchant, d’Alègre et Bayard qui étaient aux côtés de Gaston, lui montrèrent l’avant-garde de la cavalerie des ennemis, commandée par Fabrice Colonne, qui était postée à découvert. Ces gens là, dirent-ils, sont en belle vue ; deux pièces d’artillerie placées ici les incommoderaient furieusement. Il faut, dit le Duc, en faire amener deux et les y placer. D’Alègre partit et les fit amener et braquer. Cela fait, ils passèrent la rivière au gué et trouvèrent leur infanterie et une partie de la Gendarmerie déjà en bataille, de la manière que nous dirons, quand nous aurons décrit l’ordre de bataille des ennemis qui fut réglé par Pierre de Navarre, dont les avis furent regardés var le Vice-Roi comme des oracles.
Toute leur armée était rangée le long de la rivière qu’ils avaient à gauche. Leur avant-garde commandée par Fabrice Colonne, et postée sur les bords du Ronco, était de 800 hommes d’armes, qui avaient à leur droite un bataillon de 6000 fantassins. Derrière eux étaient le corps de bataille commandé par le Vice-Roi et le marquis de la Palude. Il n’y avait que 600 lances et 4000 fantassins postés comme l’avant-garde ; c’est à dire, les lances sur le bord de l’eau, et les fantassins à leur droite. Derrière les lances il y avait 600 hommes d’armes commandés par Carvajal espagnol, et à leur droite un bataillon de 4000 fantassins. Toute la cavalerie légère commandée par Ferrand d’Avalo marquis de Pesquaire, jeune alors, mais d’une grande espérance, était à côté de l’infanterie pour courir au secours de ceux qui en auraient besoin. leur camp était environné d’un fossé, qu’ils avaient fait le plus large et le plus profond qu’ils avaient pu, excepté un espace de 20 brasses de largeur, qu’ils avaient laissé pour servir de passage à leur cavalerie. Leurs canons étaient dressés à la tête de leur gendarmerie, et sur les fossés qui défendaient l’infanterie, il y avait de petits chariots armés, les uns de grandes pièces de fer tranchant des deux côtés, et les autres de deux arquebuses à croc. Ceci était une invention de Pierre de Navarre qui avait choisi 500 soldats pour les conduire, afin de défendre l’entrée des Français dans leur camp, et il était lui-même à la tête de cette manoeuvre, dans laquelle il avait tant de confiance qu’il espérait par là avoir seul l’honneur de la victoire, sans que la cavalerie y eût aucune part ; mais le succès n’en fut pas heureux ; et ces chariots ne servirent de rien, si ce n’est peut-être à faire perdre la bataille. Car Fabrice Colonne et d’autres capitaines étaient d’avis de disputer aux Français le passage de la rivière, qui valait mieux, disait-il, que de petits fossés ; mais Navarre entêté de ses chariots voulut qu’on laissât venir nôtre armée, et que même la gendarmerie ne branlât pas de son poste sans un ordre exprès du Vice-Roi.
Nos troupes ayant passé la rivière à demi-lieue du camp des Espagnols, se rangèrent à proportion de ceux-ci. La gendarmerie de nôtre avant-garde avait la rivière à sa droite, et l’infanterie à sa gauche. Le reste de nos troupes était placé de même, en sorte néanmoins que le terrain qu’elles occupaient leur donnait la forme d’un croissant. Gaston se mit à part avec sa troupe vis à vis et au dessus de son avant-garde, pour mieux découvrir tout ce qui se ferait, et pour secourir ceux qui auraient besoin de secours. Aussitôt que les deux armées furent en présence, elles se saluèrent à grands coups de canons. Celui des ennemis tua plus de 2000 de nos fantassins dès le commencement du combat : deux vaillants capitaines qui étaient à leur tête, Molart et Friberg, furent tués d’un seul coup. Le nôtre ne fit que tirer en l’air, Pierre de Navarre ayant fait mettre son infanterie ventre à terre ; mais d’autre côté la couleuvrine et le canon que d’Alègre avait fait poster désolèrent leur gendarmerie. Fabrice Colonne assura depuis qu’un seul coup lui avait emporté 33 hommes d’armes. Coup sur coup il envoya divers messages au Vice-Roi pour lui représenter la ruine de sa gendarmerie, et lui demander de sortir de ce malheureux poste, et de charger les Français ; mais toujours entêté de l’avis de Pierre de Navarre, il refusa opiniâtrement cette permission. À la fin Colonne voyant continuer la destruction de ses hommes d’armes dont 300 étaient déjà tués ou blessés, enragé contre Navarre, il se mit à crier : faut-il que nous nous fassions massacrer si honteusement par l’opiniâtreté et la malice d’un Marrane ? Verrons nous périr toute cette armée sans tuer un ennemi ? et l’honneur de l’Espagne et de l’Italie se perdra-t-il aujourd’hui par ce Navarrais ? Et sans attendre davantage une permission qu’on lui refusait, il sort de son poste suivi de ses hommes d’armes pleins de furie comme lui ; et toute la cavalerie qui était derrière les suivit aussi. Pour se garantir de l’artillerie, ils se détournèrent du droit chemin qui les menait à notre avant-garde, et tirèrent à notre corps de bataille où était le duc de Nemours accompagné de peu de gens, comme nous l’avons dit. Lui et sa troupe furent ravis d’avoir les premiers honneurs de la bataille, et s’avancèrent la visière baissée. Bayard voyant qu’ils se partageaient en deux, dit : Monseigneur, ils veulent nous enfermer, mettons-nous en deux escadrons comme eux. En s’abordant, chacun d’eux fit les cris de guerre ordinaires, et parce que les Espagnols criaient “a os cavallos, a os cavallos”, les français crièrent “aux chevaux, aux chevaux”, et chacun d’eux ne visait qu’aux chevaux, parce qu’un homme d’arme démonté ne servait plus à rien. Leur combat dura une demie heure, prenant de temps en temps haleine les uns devant les autres pour se recharger de nouveau. Pendant un de ces courts intervalles, d’Alègre se détacha et courut à l’avant-garde demander du secours, parce que les Espagnols étaient deux contre un. les premiers qu’il trouva furent les archers de la garde, et la compagnie de Robert de la Mark, dont la devise était blanc et noir. il leur cria donc de toute force, blanc et noir, marche, marche, archers de la garde, à moi, à moi. ils marchèrent tous à bride abattue, et en arrivant, ils chargèrent les Espagnols avec furie. Les archers de la garde avaient tous de petites coignées à l’arçon de la selle dont ils faisaient leurs loges : ils les prirent en main pour frapper plus rudement les ennemis. Chaque coup de coignée en tombant sur l’armet, étourdissait au moins son homme, et un second achevait de l’assommer ou de le mettre hors de combat. il en demeura 3 ou 400 sur la place entre deux fossés, et le reste fut forcé d’abandonner le camp. tout le monde voulait poursuivre les fuyards ; mais Bayard et Louis d’Ars prièrent instamment le Duc de demeurer où il était, et de rassembler là sa gendarmerie : pour nous, ajouta Bayard, nous allons chasser les fuyards, et les empêcher de se mettre derrière leur infanterie.
Pendant que la gendarmerie était aux mains, les 2000 gascons soutenus des 1000 piquiers allèrent lâcher leurs traits sur la queue des Espagnols pour les faire se lever. ceux-ci toujours couchés le ventre à terre se sentant piqués, se levèrent. Deux enseignes de 600 hommes chacune sautèrent leur fossé, repoussèrent vivement les Gascons, et passèrent et repassèrent tous au travers : Moncaure capitaine des piquiers, Desbories lieutenant d’Odet, celui de Duras, et d’autres furent tués sur place. Pendant que ceux-ci se battaient encore, Pierre de Navarre voyant que la gendarmerie était encore aux mains, fit lever le reste de son infanterie sur leur fossé, où les lansquenets et les Français les attaquèrent avec grande furie. Le brave capitaine Jacob de Emps y fut tué d’un coup d’arquebuse au travers du corps ; Fabien de Schlabersdorf l’un de ses capitaines, homme des plus grands et des plus robustes que l’on ait vu, ne songea qu’à venger son maître. les Espagnols pour empêcher l’entrée de leur fort, avaient croisé leurs piques, non deux à deux, mais en gros faisceaux : il donna un si furieux coup de la sienne sur ce hoc de piques, qu’il le fit baisser en terre, et les y retint malgré eux autant de temps qu’il fallait à nos Français pour entrer dans le fossé, et s’y faire un passage à la pointe de l’épée. Les Espagnols s’y battaient comme des enragés ; ceux qui n’avaient plus de bras se jetaient sur leurs ennemis à belles dents, et les mordaient. Grandmont, Maugiron et Bardassan furent tués à cet assaut, et Bonnet y reçut un coup de pique dans le front où le fer lui demeura; les Espagnols auraient encore résisté fort longtemps si la gendarmerie de nôtre avant-garde ne les eût pris par les flancs. Ils furent tous massacrés, exceptés Pierre de Navarre et quelques autres capitaines que l’on fit prisonniers.
Le Vice-Roi ayant vu la déroute de la gendarmerie de son avant-garde, avait aussi prit la fuite sans combattre ; Carvajal l’avait suivi avec sa troupe, et le marquis de la Palude, qui était allé à la charge avec un escadron par des chemins couverts, fut mis en désordre, et puis entièrement défait par des arquebusiers qui le tiraient à travers des haies. il ne restait donc plus rien à défaire de toute l’armée ennemie que ces deux compagnies de fantassins espagnols qui avaient si vivement combattu et défait nos Gascons. Elles gagnaient Ravenne toujours serrées et en bon ordre, lorsque par malheur pour nous, elles rencontrèrent le bâtard du Fay avec tous les Guidons et archers qu’il conduisait. Cette rencontre les fit retourner en arrière et rentrer sur une chaussée fort étroite, où il ne pouvait passer que quatre de front. Du Fay et ses archers ne se mirent pas en peine de les poursuivre, car ils couraient à la grosse affaire qu’ils ne croyaient pas encore finie. cependant, quelques-uns des Gascons fuyards, et toujours effrayés, passèrent auprès du duc de Nemours qui leur demanda ce que c’était que ces gens-là sur la chaussée ; ce sont, dirent-ils, les Espagnols qui nous ont défaits. le jeune Prince croyant que c’était la plupart de son infanterie qui était défaite, plein de coeur et de furie, court à ces gens, sans regarder qui le suivait. Il n’avait avec lui que quelques gentilshommes qui le suivirent. ils poussèrent sur la chaussée, mais ne pouvant s’y remuer, ils furent tous tués à coups d’arquebuses et de piques, ou renversés dans le canal ou dans le fossé qui étaient à droite et à gauche; le Duc y fut tué de quatorze coups, après s’être défendu courageusement à chevalet à pied. Lautrec y fut dangereusement blessé, Viverots digne fils du seigneur d’Alègre, tomba dans le canal et fut noyé. Les espagnols reprirent leur chemin sur la chaussée qui avait plus de trois lieues de long. À deux lieues du camp ils rencontrèrent Bayard qui revenait de la chasse avec 40 hommes bien fatigués. Un capitaine espagnol s’avança à lui et dit : seigneur, que voulez-vous faire ? contentez-vous du gain de la bataille et laissez-nous la vie que Dieu nous a sauvée : volontiers, répondit le chevalier, mais donnez-nous vos enseignes. On les lui donna ; ils s’ouvrirent, et il passa avec ses gens au milieu d’eux.
Il était quatre heures du soir quand Bayard et tous ceux qui venaient de poursuivre les fuyards arrivèrent au camp ; et le combat avait commencé à huit heures du matin.